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Loi Travail : pourquoi la CGT pousse-t-elle le bouchon aussi loin ?

Les blocages actuels dans l’énergie ou les transports témoignent de la capacité de mobilisation de la CGT. Mais ils ne masquent pas le long déclin de son influence depuis 20 ans, ni son incapacité à peser sur le contenu des accords.

A l’origine des actions menées par la CGT, il y a bien sûr la loi Travail. En particulier, l’article 2 qui remet en cause le principe de la hiérarchie des normes.

En revanche, contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, cet article 2 ne met pas les syndicats à l’écart. Il en faudra toujours un pour mettre en place un accord et pour que cet accord soit majoritaire. C’est d’ailleurs le pari que fait la CFDT : l’article 2 offre une chance aux syndicats « réformistes » de produire du droit local avec les entreprises.

Mais la CGT, suivie dans ce mouvement par FO et Sud, joue beaucoup plus dans cette affaire que la promulgation ou la suppression d’une loi.

« Grève générale », pneus enflammés et journaux non publiés

Je suis frappé de voir Philippe Martinez parler à longueur de meetings de « grève générale », alors qu’on n’entend plus ce terme depuis mai 68 et que la CGT est loin d’avoir la capacité de mobilisation pour aller jusque là.

J’ai été frappé de le voir se rendre sur les piquets de grève et jeter lui-même un pneu dans un brasier, devant les caméras.

Je suis frappé de voir que le jeudi 26 mai, la CGT a empêché la parution des journaux qui refusaient de publier une tribune de Philippe Martinez. Le seul quotidien disponible en kiosque était l’Humanité. Sans commentaires…

Un courant révolutionnaire qui monte à la CGT

La CGT, on le sait, a été ébranlée par le processus de succession calamiteux de Bernard Thibault. L’épisode Thierry Lepaon a indigné de nombreux militants, consternés de voir que leurs dirigeants pouvaient agir comme certains patrons et faire preuve de cupidité.

De façon plus générale, elle voit monter en son sein un courant dur pour lequel le syndicalisme est un moyen de combattre voire de détruire le capitalisme, et non de signer des accords.

Si Philippe Martinez multiplie les coups d’éclat, c’est aussi pour contenir ce courant « révolutionnaire » et garder sa légitimité. En d’autres termes, il se bat d’abord  pour des enjeux internes à la CGT et pour garder le contact avec ses militants.

Pouvoir de nuisance faute de pouvoir d’influence

Si la CGT crée une pénurie de carburant, ralentit des centrales nucléaires et perturbe les transports publics, c’est aussi parce qu’elle n’a plus d’autre arme pour peser sur le débat. A défaut de pouvoir d’influence, elle utilise pleinement son pouvoir de nuisance.

Je ne sais pas quel est le degré de mobilisation de ses 720000 militants. Toujours est-il qu’ils sont remarquablement implantés dans des maillons stratégiques de l’économie. Quelques dizaines de grévistes sur des postes-clés suffisent à paralyser une raffinerie ou une tranche nucléaire.

Mais un syndicat peut-il se réduire à une instance de blocage de l’économie, ou doit-il aussi jouer la carte du dialogue, du compromis et des signatures d’accords ?

En entreprise, la CGT signe 72 % des accords

Dans les entreprises, la CGT est clairement du côté du dialogue. Les statistiques 2013 de la DARES (ministère du Travail) montraient qu’elle signe 72 % des accords dans les entreprises où elle est présente.

A l’échelon national, c’est une autre affaire. La CGT resterait le premier syndicat de France avec ses 720 000 militants (mais la CFDT en annonce plus de 800.000 ??). Elle en a compté jusqu’à 2,5 millions dans les années 50.

Un autre document du ministère du Travail, qui consolide les résultats des élections professionnelles de 2013, montre qu’elle est désormais talonnée par la CFDT : 29% des voix, contre 28,5 % pour la centrale de Laurent Berger.

Dans la vingtaine de grandes entreprises et ministères où j’interviens régulièrement et où la CGT est puissante, elle est tombée depuis dix ans sous les 50 % des voix et a parfois cédé la place de premier syndicat à la CFDT ou à Solidaires, perdant à chaque scrutin de 4 à 7 points.

Exclue des bilatérales au niveau national

Enfin, les acteurs du social savent que la CGT ne participe plus depuis des années aux rencontres bilatérales officieuses entre Etat et syndicats qui précèdent tout grand projet de texte de loi. Or, c’est précisément dans un tel contexte que le pouvoir d’influence d’un syndicat peut s’exercer.

Laurent Berger a bien compris ce qui se joue. En prenant ses distances avec la CGT, il affiche la volonté de la CFDT de devenir le premier syndicat de France en termes d’influence. Il se donne les moyens de peser sur ce qui sera signé dans l’avenir .

Si le gouvernement donne des signes d’ouverture ces prochains jours, la CFDT a des chances de prendre part aux éventuels aménagements de la loi Travail. Elle en a déjà obtenus.

La CGT, à l’inverse, restera probablement en dehors des négociations, officielles ou officieuses. Avec le risque de s’isoler voire d’être mise hors-jeu. Ce mécanisme de l’isolement, on le trouve parfois en entreprise quand la CGT quitte la table des négociations et se retrouve marginalisée.

Je pense enfin qu’elle paiera cher cette crise, quelle que soit son issue, aux prochaines élections professionnelles.

Son jusqu’au-boutisme pourra séduire les salariés les plus déterminés. Mais combien sont-ils encore dans un monde du travail où les effectifs de techniciens et de cadres augmentent alors que ceux des ouvriers déclinent ?

Et qui aujourd’hui au sein de la CGT a suffisamment d’autorité pour forcer collectivement la centrale à se poser les bonnes questions ? Certainement pas Philippe Martinez …

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